Pollution des nappes phréatiques : un héritage de dix ans et plus
Un décalage temporel inquiétant
Les nappes phréatiques se renouvellent lentement ; l’eau qui alimente une nappe provient des pluies infiltrées après un long cheminement dans le sol. Les nitrates issus des fertilisants agricoles montrent clairement ce décalage : le Centre d’information sur l’eau note que l’excès d’azote appliqué en surface met en moyenne 10 à 20 ans pour atteindre une nappe à 20 m de profondeur. Par conséquent, lorsqu’on mesure aujourd’hui une teneur élevée en nitrates dans l’eau souterraine, il s’agit de pollutions réalisées une ou deux décennies plus tôt. Cette inertie explique pourquoi la réduction des apports d’azote ne se traduit pas immédiatement : le même article souligne que les réductions d’apports azotés ne se traduisent pas à court terme par une amélioration de la qualité des eaux souterraines.
La situation est similaire pour les pesticides. Les produits phytosanitaires et leurs métabolites s’infiltrent lentement : l’Agence européenne de l’environnement rappelle que les pesticides et nutriments utilisés en agriculture constituent la principale pression sur les eaux de surface et les aquifères. Certaines molécules très persistantes les PFAS (substances per- et polyfluoroalkylées) et de nombreux métabolites de pesticides ne sont pas suffisamment surveillés – le rapport de l’association Générations Futures relève 56 métabolites non suivis ou insuffisamment suivis alors que leurs concentrations pourraient dépasser les normes d’eau potable. Ces « polluants éternels » risquent donc de s’accumuler et d’apparaître dans les nappes dans plusieurs années.
État actuel des nappes : nitrates et polluants
Le bilan 2020‑2023 de la directive européenne « Nitrates » indique que 17,6 % des stations de surveillance des eaux souterraines en France dépassent 50 mg/L de nitrates. Les eaux superficielles sont un peu moins affectées (8 % des stations), mais près de la moitié d’entre elles présentent un risque d’eutrophisation. Ces chiffres sont stables depuis plusieurs années : les efforts entrepris n’ont donc pas permis d’améliorer la qualité des nappes. Des zones entières restent en mauvaise situation : 4 % des nappes présentent des concentrations supérieures à 50 mg/L en augmentation, notamment dans le Nord‑Pas‑de‑Calais, la Beauce et le sud du massif armoricain. Seules 2 % des nappes montrent une amélioration notable.
La pollution par les pesticides progresse elle aussi. L’Agence européenne de l’environnement constate qu’en 2021, seulement 29 % des eaux de surface et 77 % des eaux souterraines européennes étaient en bon état chimique. En France, la présence de « polluants éternels » PFAS et la liste de métabolites non surveillés font craindre une contamination durable des aquifères.
Pollution future : à quoi s’attendre dans dix ans ?
L’inertie des aquifères implique que les polluants appliqués aujourd’hui apparaîtront dans les nappes d’ici dix à vingt ans. Si les usages actuels d’engrais et de pesticides se maintiennent, les concentrations dans les nappes risquent donc d’augmenter ou au mieux de se stabiliser à un niveau déjà élevé. Plusieurs éléments permettent de formuler des tendances :
- Persistance du nitrate : malgré une légère baisse des ventes d’engrais azotés (–5 % de 2000 à 2010), les surplus azotés restent très élevés dans certaines régions comme la Bretagne et le sud du Cotentin. On peut donc s’attendre à ce que les nappes de ces régions continuent de se charger en nitrates dans les dix prochaines années.
- Stabilité globale des concentrations : les données nationales montrent que la proportion de stations dépassant 50 mg/L stagne depuis plusieurs années. Sans changement radical, ces pourcentages resteront élevés. Il faut également considérer que certaines nappes en situation “indécise” (21 % des nappes) pourraient basculer vers une situation préoccupante si les apports ne diminuent pas fortement.
- Polluants émergents : la multiplication des métabolites de pesticides et des PFAS, peu dégradables, laisse présager une montée de ces contaminants dans les eaux souterraines vers 2035‑2040. Comme ils sont peu suivis, il est difficile d’anticiper leur concentration, ce qui renforce l’inquiétude.
Compte tenu de ces éléments, il est raisonnable de craindre qu’en 2035 la fraction des nappes dépassant les seuils de potabilité en nitrates et pesticides soit supérieure à celle d’aujourd’hui. La dégradation des aquifères risque de s’amplifier, surtout si les épisodes de sécheresse se multiplient (réduisant la dilution).
Prélèvements d’eaux minérales et comparaison avec la pluviométrie
Les sociétés d’eaux minérales prélèvent de l’eau souterraine pour l’embouteillage. Selon un rapport du Sénat (2024), 262 captages étaient destinés à la production d’eau conditionnée en France en 2023, mais seuls dix sites représentaient 50 % des volumes. La production totale d’eaux conditionnées (minérales et de source) atteignait 13,67 millions de m³ en 2023. Les prélèvements sont encadrés par des autorisations : par exemple, Nestlé Waters était autorisé à prélever 1,62 million m³ d’eau minérale par an dans le Gard, mais n’a effectivement pompé que 1,05 million m³ en 2023.
Pour situer ces volumes, on peut les comparer à la pluviométrie nationale. D’après des données compilées par le site Trading Economics, la pluviométrie moyenne en France est passée de 821,87 mm en 2023 à 977,36 mm en 2024. Sur une surface d’environ 551 695 km², cela correspond à un volume de précipitations d’environ 453 milliards de m³ en 2023 et 539 milliards de m³ en 2024 (calculs effectués dans cet article). Les prélèvements d’eaux conditionnées représentent donc moins de 0,003 % du volume des précipitations annuelles. Autrement dit, pour chaque litre d’eau minérale extrait, plus de 33 000 litres tombent du ciel. Ces chiffres montrent que, à l’échelle nationale, l’impact quantitatif des eaux en bouteille est très faible. Toutefois, les captages sont localisés dans des bassins hydrogéologiques sensibles ; des pompages excessifs peuvent assécher localement la nappe, comme cela a été observé à Volvic où des forages voisins se sont retrouvés à sec.
Le cas Badoit (Danone)
Face à la diminution de la ressource et au changement climatique, Danone (propriétaire de Badoit) a conclu en juillet 2025 une convention public‑privé avec la Communauté de communes de Forez‑Est et le SIVAP pour exploiter deux nouvelles sources à Bellegarde‑en‑Forez et Saint‑André‑le‑Puy. L’entreprise explique qu’elle souhaite diversifier ses points de captage afin de “toujours prélever en respectant l’évolution naturelle” de la nappe. Ces sources étaient auparavant exploitées par les collectivités pour l’eau potable ; l’accord prévoit que les habitants continueront à être approvisionnés et que Badoit versera une redevance aux communes. Cette décision illustre la tension entre préservation de la ressource pour l’alimentation en eau des habitants et maintien d’une activité économique. Si les prélèvements restent raisonnables et que la recharge de la nappe est assurée, l’impact pourrait être limité ; mais dans un contexte de nappes déjà fragilisées, un transfert de captages vers une entreprise privée suscite logiquement des inquiétudes.
Le problème de l’impluvium : une menace invisible
On parle souvent des périmètres de protection immédiats ou rapprochés autour des sources d’eau. Mais la réalité est plus inquiétante : l’impluvium, c’est-à-dire toute la zone d’alimentation de la nappe, n’est pas protégée par la loi.
Danone (Evian) a créé une association de protection de l’impluvium de l’eau minérale d’Evian (APIEME) pour protéger le plateau de Gavot en collaborant avec les agriculteurs et en sensibilisant la population.
Mais ailleurs, sur des dizaines de kilomètres carrés, les activités agricoles, industrielles ou domestiques continuent comme si de rien n’était. Résultat : nitrates, pesticides, hydrocarbures et résidus chimiques s’infiltrent lentement et finissent par rejoindre les captages. Ce que nous buvons aujourd’hui reflète en réalité les pollutions accumulées il y a dix, vingt ou trente ans. Une contamination sournoise, invisible, mais bien réelle pour notre santé et elle se poursuit.
Conclusion : urgence d’une protection renforcée
La pollution des nappes phréatiques est un phénomène à dynamique lente : les nitrates ou pesticides que l’on répand aujourd’hui ne se retrouveront dans l’eau souterraine que dans dix ou vingt ans. L’état actuel des nappes montre déjà des teneurs élevées en nitrates et la présence croissante de pesticides. Les quantités d’eau prélevées pour l’embouteillage restent infimes par rapport à la pluviométrie national, mais elles peuvent fragiliser localement des aquifères, comme le montre l’exemple des nouvelles sources Badoit.
À l’horizon 2035, la situation risque de se détériorer si les pratiques agricoles ne changent pas radicalement et si la protection des aires de captage reste insuffisante. Les retards de réaction inhérents au fonctionnement des nappes imposent d’agir dès maintenant : réduction drastique des apports d’azote, suppression des pesticides les plus persistants, extension des périmètres de protection autour des captages et surveillance renforcée des métabolites.
Sans action rapide, les industriels de l’eau en bouteille devront faire face à des captages de plus en plus pollués. Et pour les Français, l’eau du robinet coûtera de plus en plus cher à traiter, car leurs nappes risquent de devenir de véritables égouts.
Références
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Centre d’information sur l’eau — Nitrates : fortes disparités régionales
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Futuribles — Pollution des eaux de surface et des nappes par les engrais et les pesticides
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Sénat — Eaux minérales naturelles : préserver la pureté (rapport)
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Activ Radio — L’eau minérale Badoit étend ses sources d’eau (deux futurs forages)
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Trading Economics — Précipitations en France (données Banque mondiale)
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Fédération des Eaux Minérales Naturelles — Protection de la ressource en eau (impluvium)